Etienne en Patagonie

Pouvez-vous nous parler de vous, de votre parcours, et nous dire comment vous avez finalement atterri en Argentine ?

L’Argentine m’a pris un peu au dépourvu. Ayant grandi entre Orléans et Tours, je me suis installé à Paris en 2004, à 23 ans, et je m’y plaisais trop pour avoir l’intention d’en partir. Une rencontre en a décidé tout autrement. J’y ai connu Nicolas, qui s’est avéré un merveilleux compagnon de voyage mais aussi de vie, puisque nous arpentons désormais le globe main dans la main. Nicolas était passionné d’Amérique Latine, et son parcours d’étudiant, ponctué de séjours approfondis en Colombie et au Chili, l’avait préparé de longue date à embrasser ce continent. Il n’eut pas à batailler longtemps pour vaincre mes réticences ; les hasards chaotiques de mon propre parcours professionnel m’ont brusquement incité à tenter « le tout pour le tout » et j’ai donc donné carte blanche à Nicolas pour décrocher une affectation en Amérique Latine. Mexique, Venezuela, Argentine ? Les hasards des recrutements ont décidé pour nous, et nous avons atterri à Córdoba en 2007, en petit équipage et impatients de découvrir un pays qui nous était totalement inconnu.

A quelles difficultés avez-vous dû faire face lors de votre installation et de votre séjour ? Vous avez également vécu au Vietnam, comment avez-vous vécu cette transition ?

Etienne et son compagnon à Paso Viento
Etienne et son compagnon au Paso del Viento (Santa Cruz)

L’installation en 2007 n’a guère présenté de difficulté. J’étais trop avide de découvertes pour avoir le loisir de comparer les avantages d’une capitale internationale comme Paris aux charmes discrets d’une grosse ville industrieuse de la Pampa. Du reste, au sortir de la vie étudiante, nous étions encore sensibles au principal atout de Córdoba : son dynamisme estudiantin, fait de soirées arrosées et de rencontres éphémères. Fort heureusement, nous avons eu la possibilité d’acheter un véhicule, et cela nous a permis d’embrayer rapidement sur de tout autres horizons. Weekends et vacances se sont succédé à un rythme effréné, en une accumulation forcément vertigineuse de kilomètres dans ce pays démesuré. Cette frénésie m’a surtout permis, à moi, de trouver une occupation stable, faute d’un emploi hypothétique – je me suis lancé dans la compilation de nos voyages, puis dans la programmation web autodidacte, et enfin dans la conception d’une véritable encyclopédie en ligne de l’Argentine : www.queseio.com, assortie d’un quiz dont le succès ne se dément pas (www.queseio.com/quiz).

Puis vint le temps du changement – radical ! Nicolas fut muté au Vietnam en 2010. Là encore, ce n’était pas un choix de notre part ; mais notre curiosité était piquée au vif. L’acclimatation fut plus complexe, plus gratifiante et finalement plus déchirante quand il fallut à nouveau plier bagages 4 ans plus tard… Je ne vais pas m’étendre sur cette expérience vietnamienne puisque tel n’est pas l’objet de notre entretien, mais ce fut une époque fantastique et essentielle à plus d’un titre. Lorsqu’en 2014 nous fûmes derechef expédiés à Córdoba, inutile de dire que cette nouvelle étape avait un arrière-goût de retour à la case départ ; avec son lot de nostalgie, de doutes – de désespoir aussi. Et il fallut rebondir.

Vous avez finalement monté votre propre agence de voyage, pouvez-vous nous parler un peu de votre projet ?

Effectivement, ce fut le meilleur rebond que je pusse donner à mon propre parcours. Une prospection rapide et vaine m’ayant détourné d’autres perspectives professionnelles à Córdoba, je me suis convaincu qu’il fallait faire fructifier l’expérience pratique et encyclopédique acquise entre 2007 et 2010. Je me suis donc attelé à créer ma propre agence de voyage. L’idée initiale reposait sur un constat simple : si les provinces de Salta et de Mendoza sont largement couvertes par les agences de voyage, la région intermédiaire (Catamarca, La Rioja, Córdoba) demeure isolée et méconnue. Quel potentiel, pourtant ! Les paysages y sont grandioses et la culture locale jalousement préservée. Je me suis donc lancé tête baissée dans l’aventure – ainsi est né www.ExplorArgentine.com, en 2016. Les premiers clients, conquis par ma vision exigeante du voyage, m’ont permis d’étoffer ma visibilité sur le net, et mon affaire est désormais lancée. Par « vision exigeante », j’entends le souci permanent de décoder l’instant vécu : il y a toujours un écosystème à décrire, un graffiti à décoder, un sanctuaire à dénicher, une polémique à débusquer, une rencontre à provoquer… Cette vision totale du voyage est une attente particulièrement sensible chez le voyageur français, qui se contente rarement du fun et du selfie.

Ascension du volcan Lanín (Neuquén)

Qu’est-ce qui vous a le plus agréablement surpris en Argentine ?

aconquija
Etienne en gaucho dans le massif de l’Aconquija (Tucumán)

Ce qui m’a d’emblée conquis, c’est sa diversité géographique et surtout culturelle. En dépit des multiples voyages réalisés dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est du temps où nous vécûmes au Vietnam, jamais je n’ai vu un pays aussi contrasté que l’Argentine, ni même aussi déconcertant. L’Asie est pleine de découvertes, mais on s’y est préparé ; l’Argentine en revanche se joue des attentes. Loin des clichés véhiculés par le tango, lequel se cantonne au pourtour du Río de la Plata (l’estuaire qui baigne Buenos Aires et Montevideo), le pays offre une diversité écosystémique, ethnique, linguistique, musicale, religieuse, sociale, qui déchiquette cette image d’ « Europe australe » qui lui colle à la peau. Comment concilier les messes noires rendues à San La Muerte dans le Nord-Est, le revival andin qui encourage le culte à la Pachamama, le rigorisme des Mennonites de la Patagonie ou du Chaco ? Comment habituer son estomac à l’amertume du maté, du Fernet ou de la coca ? Concilier le corsé du malbec et la douceur du thé gallois ? Comment préparer son oreille aux conciliabules en guaraní, en mapudungun ou en quichua – sans parler des particularismes du castillan d’Argentine ? Comment faire sa valise au moment d’affronter les rigueurs des glaciers patagons et la moiteur des cataractes de l’Iguazú ? Cinq pays en un, à tout le moins !

Avec votre expérience, quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un Français souhaitant venir s’installer en Argentine ?

Malgré tous ces attraits, et l’accueil non mitigé que vous réservera l’amicalité légendaire des Argentins, l’expatriation y relève actuellement du défi – avec ses pièges mais aussi ses indissociables opportunités. Le pays souffre d’une instabilité économique et sociale chronique, qui trouve sans doute ses origines dans le boom trop rapide qui suivit l’indépendance, dont on fête cette année le bicentenaire… L’alternance récente du libéralisme le plus sauvage (1989-1999) et du protectionnisme le plus âpre (2003-2015), auquel succède une nouvelle ère libérale, ne fait rien pour arranger les choses… Avec une inflation parmi les plus fortes de la planète, une insécurité recrudescente et la méfiance conséquente du marché international, l’Argentine traverse une période de crise, de doute et d’instabilité qui se reflète dans les conversations quotidiennes. Pas de quoi décourager les voyageurs ou les expatriés temporaires (étudiants, détachés), mais les entrepreneurs feront mieux d’y réfléchir à deux fois… Avec toujours l’idée que les opportunités ne manquent pas pour qui sait les saisir… Je tâche de m’en convaincre dans mon entreprise personnelle.

Qu’est-ce qui vous manque le plus et le moins de la France ?

J’ai toujours à cœur de vivre pleinement l’expatriation, que ce soit en Argentine ou au Vietnam. Aussi, les aspects culturels et pragmatiques de la France ne m’ont jamais véritablement manqué jusqu’à présent. Certes, il m’est arrivé de regretter l’Opéra Bastille à Córdoba, telle librairie du Quartier Latin à Saigon, mais il y a tellement de découvertes et de joies quotidiennes ici ou là-bas – on a vite fait de troquer l’art lyrique pour la chacarera, le confit de canard pour un bún mắm, Houellebecq pour Cortázar – tout se compense !

Tout ? Non. Tous les amis du Monde ne remplaceront jamais la famille, et voilà sans aucun doute ce qui manque le plus durement, surtout aux heures des célébrations et des disparitions. Nous ne rentrons qu’une quinzaine de jours par an en France, et nos parents et frères respectifs nous visitent avec une régularité variable. Nous n’en apprécions que davantage ces retrouvailles éphémères mais intenses, et l’éloignement leur confère une saveur unique qui nous permet de persévérer dans le choix d’une vie au loin…

En toute confidence, pouvez-vous partager avec nous quelques-uns de vos bons plans à Cordoba ?

Mon répertoire de bons-plans était plus étoffé à Ho Chi Minh Ville qu’à Córdoba, où la routine finit généralement par blaser les expatriés… Pourtant, la ville ne manque pas de dynamisme, et le quartier Güemes en est la démonstration la plus vivace ; jadis connu pour ses brocanteurs poussiéreux, il est devenu en l’espace de 5 ans le point de ralliement des noctambules (ce qui, en Argentine, n’exclut jamais la famille) avec ses multiples galerías, vétustes hangars reconvertis en un dédale de boutiques, bars et restaurants branchés ou bon-enfant qui battent leur plein dès le jeudi soir et jusque… tôt le lundi matin. L’autre attrait de Córdoba est sa Sierra qui dresse ses sommets rocailleux à moins d’une heure de la ville ; elle fourmille de balnearios, ces micro-plages lovées dans les gorges abruptes et verdoyantes, dont les Cordobais raffolent pour passer un finde (weekend) entre grillades et guitarreadas. Une conception bien argentine et subjuguante de l’amitié !

La place centrale de Córdoba

 

Découvrez les voyages proposés par Etienne : www.ExplorArgentine.com

  1. Merci pour cet interview, qui ne manque pas de nous donner envie de découvrir l’Argentine !
    ExplorArgentine, est de toute évidence, une agence qui se révèle pleine de bons plans et d’expériences, pour un voyage hors des sentiers battus.

Laisser un commentaire