Interview d’Arnaud à Londres (Royaume-Uni)

  • Nolwenn
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  • Pourrais-tu te présenter ?

Je m’appelle Arnaud Dyèvre, j’ai grandi en banlieue parisienne et je suis depuis quatre ans au Royaume-Uni. Je suis doctorant en économie à la London School of Economics. C’est un doctorat en cinq ans. L’économie du développement et le rôle de l’innovation dans le développement des nations sont mes centres d’intérêts économiques. Je suis arrivé initialement pour faire un master en géographie économique. Après mon master, je suis parti au Rwanda, ce n’était que pour mieux revenir au Royaume-Uni après. Je suis revenu dans le milieu universitaire à Londres en 2016 et depuis je n’ai pas quitté le pays.

  • Pourquoi avoir choisi le Royaume-Uni pour vivre et étudier ?

Ce qui m’a motivé, c’était la qualité de l’enseignement dans le domaine qui m’intéressait. Je savais que je voulais étudier l’économie du développement et la LSE semblait une institution idéale pour y être formé. Quand j’avais 22-23 ans, j’avais envie de découvrir d’autres endroits dans le monde. J’étais parti en Inde pendant un an. La conjonction de la qualité de l’enseignement et l’intérêt de vivre dans un pays autre que la France m’ont fait venir au Royaume-Uni et c’est une expérience qui m’a beaucoup plu.

  • A quelles difficultés principalement as-tu été initialement confronté ? En amont / aval de ton départ ? Une fois sur place ?

Une fois sur place, comprendre l’accent anglais. La première personne à laquelle j’ai parlé anglais au Royaume-Uni était un chauffeur de taxi qui m’a vu débarquer avec ma grande valise. Je n’étais pas habitué à l’accent. Mes trois premiers mois ont été utilisés pour me familiariser avec les différents types d’accent. Mais à part ça, je n’ai eu aucun problème administratif pour m’y établir. J’ai pu trouver un logement facilement grâce à la faculté. La sécurité sociale n’a pas été un problème, c’était extrêmement facile de s’inscrire à la NHS. Le fait que ma famille soit à 2 heures de Londres a aussi rendu les choses faciles.

  • Il y a beaucoup de français à Londres non ?

Londres est la sixième ville française. C’était pas difficile de retrouver des français ou des francophones. il y en a énormément à la LSE. On peut très facilement parler français sur le Tower bridge le week-end. Un des grands avantages, c’est la facilité avec laquelle on peut trouver des fromages frais de qualité : il y a deux vendeurs fromagers excellents au Borough market ( dans le sud de Londres). C’est un marché devenu bobo mais il y a toujours des étals intéressants. Ils ont des hot dogs à la saucisse de sangliers.

Un des avantages ici est aussi qu’il y a de grandes options pour les végétariens et les végétaliens. La qualité des fruits et légumes qu’on peut obtenir dans les supermarchés est moins bonne, la nourriture qu’on peut cuisiner à la maison dans un budget d’étudiants aussi en comparaison avec ce qu’on peut faire à Paris.

C’est assez facile en France de prendre une baguette, du fromage, du jambon et de grignoter facilement. Le plus facile ici, l’équivalent serait de faire des baked beans.

  • As-tu eu accès et bénéficié de suffisamment d’informations pour ton départ ?

Oui, parce qu’il y avait pas besoin d’informations pour s’installer. Quand je suis arrivé pour la première fois, j’étais seul, je n’avais pas de famille, mon vécu ne s’applique qu’à des personnes seules. C’est très facile d’obtenir l’équivalent du pass Navigo à Londres, on a des réductions quand on est étudiant, on est bien pris en charge par notre employeur, faculté.

Je suis financé par un organisme de recherche britannique pour quatre ans. C’est quelque chose d’automatique quand on est accepté dans un programme doctoral. L’ESRC est versée automatiquement par les universités qui t’accepte dans ce programme. Avant, j’étais payé par la LSE, les impôts sont payés directement par l’employeur, la sécurité sociale aussi. C’est un plus par rapport à la France (avant le prélèvement à la source) car ça facilite les démarches fiscales. Tout est fait automatiquement.

  • L’attente est longue pour bénéficier d’un médecin ?

Cela n’a pas été mon expérience. Cela prend une semaine généralement pour voir un médecin généraliste. Pour les petits problèmes de santé, cela a toujours été assez facile de voir un médecin dans la semaine suivante. Mon seul problème, c’est que j’avais l’impression qu’il n’avait pas le temps de me recevoir.

Pour les frais dentaires, c’était aussi avantageux de se faire soigner au Royaume-Uni qu’en France. En général, on est plutôt bien traité mais tout cela est à prendre avec des pincettes car je n’ai pas eu de gros problèmes de santé.

Les infrastructures sont aussi bien aménagées pour les personnes handicapées physiques : taxi, ascenseur, rampes d’accès. Tout est fait pour que cela soit accessible. C’est assez facile pour une personne en situation de handicap d’avoir une vie presque normale.

  • Pourquoi avoir désiré quitter la France ?

Je n’ai jamais pensé à cette situation dans ces termes. Je n’ai jamais voulu quitter la France mais obtenir un enseignement de la meilleure qualité qui soit. La LSE – à ce moment là – offrait un master dont il était difficile de retrouver la qualité dans l’école en France dans laquelle j’étais (Sciences-Po). J’ai toujours eu envie d’y retourner, je pense revenir en France sur le long terme.

C’était juste un calcul de coûts et bénéfices à un moment donné qui m’a fait dire que Londres était une option intéressante.

  • Quelles conséquences importantes sont entraînées par le Brexit ?

En termes de situation administrative, pour moi et les français avant le référendum, rien ne change. Il suffit de faire une demande en ligne pour avoir l’équivalent d’un visa, c’est gratuit depuis le 30 mars : settled status ou pré settled status si on est au Royaume-Uni depuis moins de cinq ans. Ces deux régimes offrent les mêmes droits.

On paie les mêmes impôts, on a toujours accès à la couverture sociale.

Du point de vue personnel, je suis extrêmement déçu que le RU ait choisi d’aller dans cette direction, et par le chaos politique qui rend difficile pour les entreprises d’avoir de la visibilité sur leurs activités futures. C’est une situation stressante par certains aspects. On sent que l’ambiance a changé depuis le Brexit.

C’est aussi un vrai problème pour le milieu universitaire étant donné qu’énormément de financements, de bourses, venaient de l’UE. L’excellence universitaire est mise en péril par ce vote.

Le fait que personne n’arrive à se mettre d’accord rend très difficile l’accord du parlement sur la marche à suivre. L’idée a été discutée d’organiser un nouveau référendum. Est-ce que ça ne vaudrait pas le coup de faire voter le peuple sur un deal dont on comprend les modalités désormais même cette option est incertaine car on ne connaît pas les modalités ?

  • Comment est le marché du travail britannique ? Est-ce facile pour un français de trouver un emploi sur place ou bien conseillerais-tu d’en chercher un depuis la France avant de partir ? Ou d’obtenir une bourse de scolarité ?

C’est bien plus facile de trouver un emploi à Londres qu’à Paris, le marché de l’emploi est plus flexible, c’est assez facile de trouver un emploi dans le secteur qui t’intéresse. Plusieurs amis sont partis à Londres, ont passé un mois à chercher un emploi et fini par trouver un emploi dans le secteur qui les intéressait. Cela peut être une stratégie de voir quelle est l’offre d’emploi mais, très vite, on va être convié à des entretiens donc s’établir à Londres, trouver un hébergement et un emploi est une bonne stratégie.

Certains de mes amis avaient loué une chambre en AirBandB. Une fois un emploi obtenu, ils ont trouvé un appartement à Londres. Plus qu’avoir un contrat de travail, il faut prouver qu’on a un flux de revenus constant. Les propriétaires vont passer fréquemment par une agence tierce, il faut envoyer tous ces documents de revenus des six derniers mois et ils évaluent la capacité qu’on a à payer notre loyer. Le processus est vraiment semblable à ce qui se fait en France.

La bourse, ça été automatique. Ce qui était dur, c’était d’entrer dans le programme doctoral. C’est conditionnel : il faut avoir été accepté dans un programme doctoral pour bénéficier de fonds.

  • Côtoies-tu la communauté française sur place ? Etait-ce facile de s’intégrer dans le pays ?

Oui, je ne côtoie pas tant que cela la communauté française de Londres. Mon groupe d’amis est anglais et international. C’est facile de se faire un bon groupe d’amis international et c’est ce qui fait que cette ville est belle. Il y a des personnes qui viennent de toute l’Europe et même du monde.

  • Quel(s) conseil(s) éventuel(s) donnerais-tu à un(e) français(e) désireux(se) de s’expatrier ?

Cela peut paraître cliché mais ne pas avoir un besoin d’ensoleillement trop élevé. Plusieurs amis ont eu des winter blues assez longs et durs. Ce n’est pas un environnement qui plaît à tous. Quand on sort du bureau à 16h, en hiver, il commence à faire nuit et cela peut ne pas être au goût de tout le monde.

A propos des quartiers dans lesquels les gens pourraient vivre, moi j’aime beaucoup le sud de Londres, plus résidentiel, moins busy que le nord. Vivre au sud de la Tamise a beaucoup d’avantages : le quartier est plus calme, moins cher et, avec un vélo, facile d’accès. Le seul problème est que c’est moins relié niveau bus et métro que le reste de la ville. J’encourage tout le monde à venir à Londres quelque soit le domaine dans lequel les gens travaillent. Il y a forcément quelque chose à Londres qui pourrait satisfaire vos besoins. C’est l’avantage des grandes villes. Il y a tout pour satisfaire les besoins les plus exotiques : il y a trois magasins de calligraphie autour de la LSE avec des accessoires difficiles à trouver. Il n’y a que  quelques rares villes capables de satisfaire tous ces centres d’intérêts : pour le vélo, l’art contemporain, la banque, la recherche en économie… Il y a forcément quelque chose qui pourra vous intéresser.

  • Te souviens-tu, lors de ton premier séjour, de ce qui t’avait profondément marqué / choqué / étonné / agréablement surpris ou non ?

Ce qui m’a surpris est la politesse des gens. Ils sont polis, bienveillants et courtois, cela ne veut pas dire qu’ils vous aiment mais ils se tiendront à droite de l’escalator, vous laisseront passer si vous êtes chargé. Cela peut être un formalisme de passade mais peut favoriser les interactions dans bien des cas.

  • As-tu quelques anecdotes en tête sur ce qui est à faire/ ne pas faire et peut être mal interprété par un non initié aux coutumes locales ? Des pratiques qui diffèrent ?

Il n’est pas nécessaire de laisser des pourboires faramineux (1 ou 2 livres suffisent).

Je me suis rendu compte – après avoir vécu ici pendant 4 ans et avoir été rejoint par une collègue française – que les français juraient énormément, même au travail. C’est quelque chose qui ne se fait pas au Royaume-Uni. Il y a aussi dans le registre des différences culturelles : c’est très commun pour un anglais ou quelqu’un qui a vécu longtemps à Londres de dire ” we should catch up for a coffee” sans pour autant avoir envie de follow up, cela fait juste partie des phrases polies que les gens disent pour terminer une conversation. Il ne faut pas s’étonner si après cela, rien ne se fait. Il y a aussi quelque chose qui peut paraître étonnant : il y a beaucoup de gens très busy tout le temps, les gens peuvent travailler tard et il ne faut pas s’étonner si qqn se dit : on pourra se voir d’ici deux-trois semaines voire un mois. Pour certaines personnes, les rencontres peuvent être moins spontanées.

Tu as vécu le deuxième mariage princier ?

Le deuxième. J’ai misé dix livres sur la couleur du chapeau de la reine. Ma prédiction s’est avérée vraie et j’essaie de me faire appeler l’oracle !

  • Et, si c’était à refaire ? Recommanderais-tu l’aventure ?

Absolument, c’est une ville qui m’a apporté beaucoup d’un point de vue académique et humain grâce aux personnes que j’y ai rencontré. Londres est une ville qui bouge beaucoup, les relations vont et viennent. Comme c’est une ville internationale, c’est très facile d’avoir des relations qui ne durent pas. C’est un attrait, si on est capable de ne pas s’attacher, si on parvient à vivre des relations amicales intenses, Londres est vraiment superbe de ce point de vue là.

Londres fait qu’on a rapidement un sofa aux quatre coins du monde.

Je recommanderais à tout le monde d’y étudier ou d’y avoir son premier emploi.

J’ai toujours comme idée d’un jour revenir en France. Ce sera peut-être quelques années après avoir été professeur ailleurs. Je recommande cette expérience pour des personnes jeunes et qui ont envie d’apprendre.

  • La barrière de la langue ?

Elle est minimale. On s’y fait très vite.

  • Quels sont les avantages de l’expatriation ?

De manière générale, mes deux expériences prolongées de vie à l’étranger (au Rwanda, Inde, RU) m’ont vraiment fait devenir une personne plus tolérante et empathique. Le fait d’être exposé à des situations extrêmement différentes de celles qu’on a côtoyé/connu fait en sorte qu’on grandit en maturité et on a plus de facilités à se mettre dans la peau d’une autre personne. Comprendre ce qui avait motivé certaines famille en Inde à recourir au mariage arrangé par exemple – même si je ne suis pas d’accord – m’a rendu moins catégorique. Vivre avec des personnes qui ont survécu au génocide du Rwanda à Kigali m’a fait me remettre en question et rendu humble.

C’est étonnant qu’on ait pas fait toute la lumière sur le rôle de l’armée française de cet évènement. Il y avait ce sentiment ambivalent à l’égard de la France quand j’y étais. Paul Kagamé a changé la langue d’instruction dans toutes les écoles du jour au lendemain. Les gens avec lesquels je pouvais parler français étaient les personnes les plus âgées.

  • Vois-tu d’autres éléments à ajouter/ à savoir pour de futurs expatriés ou leur donner envie de se lancer ?

Le Royaume-Uni est un pays qui va être moins attractif à cause du Brexit. C’est vrai que la tendance est plus à l’exode, notamment pour les communautés européennes, mais ceci étant dit c’est un pays qui a toujours des atouts à faire valoir. C’est toujours le pays en Europe dans lequel la meilleure recherche en physique et mathématiques est faite donc cela reste une option extrêmement intéressante. Je pense qu’il est assez évident que la position du Royaume-Uni va devenir de moins en moins attractive dans les années à venir.

  • Comment est perçue Theresa May par les britanniques ?

Elle souffre de la fatigue, n’est pas très populaire au sein des britanniques, Jeremy Corbin, n’est pas plus populaire. Tout le monde est assez déçu que personne ne soit capable de se mettre d’accord. Le Brexit depuis deux ans a été le sujet de toutes les discussions politiques : on ne parle pas des écoles, des attaques violentes au couteau, de la nécessité de financement du système de santé. On aurait presque envie que le Brexit arrive demain comme ça on ne l’aura plus en front page.

  • Des militants de la cause environnementale ont fait irruption tout nus au parlement ?

Tout le monde a continué à s’occuper de ses propres affaires et cela a été très frappant du flegme britannique.

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