Interview de Hanaa au Cap (Afrique du sud)

  • Benoit
  • Category Actualités, Afrique, Afrique, Interviews
  • Pourrais-tu te présenter brièvement ?

Je m’appelle Hanaa Triffiss, 27 ans. Je travaille pour le cabinet d’audit Français Mazars en Afrique du sud et je suis en charge du French Desk  au Cap, destiné à aider les entreprises françaises et entrepreneurs francophones à s’implanter en Afrique du sud et réciproquement, les entrepreneurs et entreprises sud-africaines à s’implanter en France et en pays francophones. Il s’agit d’une mission de coopération économique visant à contribuer au rayonnement de l’économie française en Afrique Australe et au renforcement des liens entre l’Afrique du Sud, l’Afrique francophone et la France.  En parallèle je suis membre du Comité de Pilotage de la Chambre de Commerce Franco-Sudafricaine au Cap, membre du Comité de l’Association Francaise d’Entraide du Cap, et de la Troupe de Théâtre francophone Le Clap.

En 2016, lors de mon stage de fin d’études du Master Stratégies Territoriales et Urbaines de SciencesPo Paris, j’ai été chargée de la coordination et de l’animation du réseau French Tech Cape Town, projet multi-acteurs avec l’ambition collective d’accompagner le Cap dans son positionnement future de capitale africaine de l’économie digitale.

Mazars, principal acteur financier de ce hub, a été séduit par ma façon d’animer le réseau, de mobiliser des acteurs de différents secteurs. Une fois diplômée, la direction a créé un poste sur mesure pour que je puisse rejoindre leur équipe et poursuivre le lien entre sphère publique et écosystème économique.  C’est ainsi que le French Desk m’a été confié.

Les questions que je suis amenée à traiter au quotidien sont les suivantes : sur quel territoire et avec quel acteurs publics et privés doit-on s’appuyer pour mener à bien le projet, quel type d’entité juridique doit-on choisir pour tel projet, quelles sont les implications en termes de taxes locales et internationales, quelle est la meilleure formule de gestion salariale, informer les investisseurs sur les problématiques liées à l’investissement en Afrique du Sud : exchange control notamment, les informer sur les meilleures pratiques pour faire du business en Afrique du Sud, et de points spécifiques tels que le Broad-Based Black Economic Empowerment. En résumé, le French Desk dispose de toute l’expertise, du réseaux et des outils pour offrir aux entrepreneurs un kit, clé en main afin de réussir leur implantation.

Mazars, depuis sa création en 1942, est une entreprise porteuse d’éthique et qui porte des valeurs fortes partagées par tous les employés. Cela procure beaucoup de sens à notre travail au quotidien. En Afrique du Sud, dans sa stratégie interne et externe, nous sommes acteurs de la transformation espérée pour le pays.

Par exemple, en interne nous offrons des bourses et une formation à ces jeunes talents BEE pour qu’ils puissent accéder à l’avenir à des postes important dans la finance. Nous comptons 59% de femmes dans notre société dont notre Co-CEO Michele Olckers. Nous avons accompagné de nombreux entrepreneurs du French South African Tech Labs, et tout récemment nous avons accompagné le Groupe SOS à créer un incubateur à Cape Town qui accompagne des entrepreneurs sociaux. Nous déployons des que nous en avons l’opportunité un soutien soutien financier, du coaching, du monitoring a tout projet ayant un fort impact social dans le domaine économique ou culturel ( Eurydice, Tartuffe en Afrique du Sud) . Nous apportons également du soutien aux entreprises. Ce n’est pas qu’une simple vente/prestation de services, mais une volonté de participer à la transformation, être business sustainable (une solution pérenne, durable) faire en sorte que l’acteur économique soit un acteur social à part entière.

  • Pourquoi avoir choisi l’Afrique du Sud ?

C’est un pays qui a une histoire, récente, très douloureuse. De la douleur a jailli une espèce de force très énergisante. Quand on voit le combat exemplaire de Nelson Mandela et de toutes les personnes qui ont souhaité combattre l’injustice par un engagement pacifique et des échanges… Cela m’a transcendé. L’Afrique du sud rassemble beaucoup de culture : européenne, indienne, africaine… et autorise la liberté de conscience. Elle autorise la laïcité au sens de / en tant qu’acceptation de chacun. Il n’y a pas de tension religieuse ici.  Ici il n’est pas rare de recevoir une carte pour Noël mais aussi l’Aïd ou des fêtes juives. Il y a une forme de coexistence religieuse incroyable. Les gens  commercent et interagissent ensemble sans se préoccuper de l’origine culturelle, religieuse (même apparente)  ou ethnique de l’individu qu’ils ont en face.

En France il y a des frictions inter religieuses assez fortes sauf dans les Dom Tom par exemple. Ici ,la coexistence religieuse est réelle. On n’est certes pas aussi bons que les mauriciens avec un jour férié par fête religieuse (Rires). Demeurent quelques tensions politiques et sociales (particulièrement au niveau de l’éducation). Possibilité est offerte à des noirs d’accéder aux universités à résultats égaux avec des blancs. Aujourd’hui, des diplômés, avocats, CEO sont noirs mais aussi parfois à des postes gouvernementaux et positions très élevées. La discrimination positive reste nécessaire parce qu’il y a une urgence à régler.

Il y a, d’une certaine manière, une mixité parfaite entre blancs et noirs à Johannesburg, ce qui est légèrement moins le cas au Cap. Les générations racistes, en tout cas, ne sont plus là.

L’Afrique du sud est un pays doté d’un formidable potentiel en termes de climat, paysages absolument magnifiques (montagne, mer, etc…), d’un dynamisme économique, une terre d’innovations. Difficile de trouver un endroit qui rassemble tous ces atouts !

L’Afrique du Sud fait aussi partie du G20 et des BRICS et si elle fait le travail nécessaire pourrait être un leader économique mondial d’ici une cinquantaine d’années.

Cela fait six ans que j’ai découvert l’Afrique du sud. Je suis revenue depuis janvier 2016, dans le cadre de mon stage de fin de master, et plus repartie. J’ai continué avec mon premier emploi.

  • A quelles difficultés principalement as-tu été initialement confrontée ? En amont / aval de ton départ ? Une fois sur place ?

En termes d’intégration, c’est réussi. J’ai été très bien accueillie en termes d’intégration personnelle.

En termes de parcours professionnel, j’ai eu énormément de chances d’avoir un stage et un premier poste qui correspondent avec ma personnalité. Aujourd’hui je suis résidente permanente et dans 15 ans je pourrai prétendre éventuellement à la nationalité.

Des problèmes de sécurité ? Tl y en a comme partout mais ce n’est pas pour autant que je me suis faite voler plus de téléphones portables qu’à Paris … (Rires) .

C’est étonnant mais je n’ai pas eu de difficultés particulières. Les administrations sont assez dynamiques.

  • Quelles sont les questions qui reviennent le plus souvent sur la page Facebook “Français du Cap” ?

Je m’occupe de la page “Jeunes français du Cap “, laquelle réunit 4500 membres environ.

Elle a été créée pour répondre aux questions plus spécifiques des jeunes français du Cap et animer la vie quotidienne de ces jeunes souvent de passage.

Parmi les questions qui reviennent le plus souvent, on a :

Quels sont les secteurs qui recrutent ? Comment faire sa demande de visa ? Où c’est le plus safe d’habiter? Quelle est la meilleure façon de se couvrir médicalement : mutuelle / CFE ou une mutuelle locale ? Ce sont des questions très pratiques jamais politiques.

  • Comment as-tu fait pour te constituer un réseau ?

Je le dois à une personne, mon premier maître de stage Stéphane Kacédan, entrepreneur qui a fondé African Eagles principale agence de voyages en Afrique du sud, chef d’entreprise qui a réussi et mentor de la communauté française locale. C’est un homme politique du quotidien, au sens le plus noble du terme, car il apporte assistance au quotidien aux différentes communautés avec lesquelles il interagit. Stephane Kacédan a cru en moi, m’a ouvert à sa famille et son réseau. En France, je restais une personne dite de la périphérie. Lors de mon stage de 3A, j’ai accompagné le comité de l’Entraide durant une année en administrant l’association au quotidien,  en animant la vie de la communauté française et a créer des ponts avec notre pays d’accueil : l’Afrique du Sud.

  • As-tu eu accès et bénéficié de suffisamment d’informations pour ton départ?

J’ai un côté aventurier. Avant d’arriver, je savais dans quelle structure j’allais atterrir, j’avais une convention de stage, un visa, une mutuelle, un logement mais je ne m’étais pas renseignée davantage pour être surprise a l’arrivée. La soif de découvrir ne m’a pas poussé à chercher trop d’informations avant l’arrivée. Je n’ai pas passé des heures à faire des recherches.

  • Pourquoi vouloir quitter la France ?

Je dirais plutôt que c’était lié au fait de trouver une opportunité qui permette de faire rayonner, porter les efforts et les couleurs de la France à l’étranger. Ce n’était pas un choix de quitter la France par déception, etc..  mais plus de participer à sa promotion et a son rayonnement à l’étranger.

Moi, en tant jeune fille issue de  l’immigration de confession musulmane- ayant grandi en banlieue parisienne, je me suis retrouvée mieux accueillie en Afrique du sud. Je me suis sentie française quand j’ai atterri au sein de la communauté française en Afrique du sud. En France, on a un malaise psychologique très fort. On m’ a plus perçu comme quelqu’un capable de créer un réseau avec un fort potentiel, plutôt que comme quelqu’un venant de tel milieu, de telle origine sociale et culturelle, etc.. On se sent plus épanouie, Française ici qu’en France.

  • Comment est le marché du travail sud-africain ? Est-ce facile pour un français de trouver un emploi sur place ou bien conseillerais-tu d’en chercher un depuis la France avant de partir ?

Il est dynamique et porteur d’innovations.

Je ne parlerais que pour le Western Cape, une des 9 provinces d’Afrique du sud, hub de l’économie digitale sur le continent entier, ou je travaille.

Le secteur du tourisme est très développé puisque nous avons 8 mois d’été par an. La région est très attractive : il y a des réserves à proximité ; pour les surfeurs, cyclistes et motards il s’agit d’une destination de rêve. C’est une immense terre de découvertes touristiques et une destination top pour le voyage. Aussi, nous sommes entourés de nombreuses terres viticoles.

Tout ce qui est lié au secteur de l’économie digitale, tout ce qui est payment, application mobile, 3D et métiers de la communication et des médias est en pleine expansion, ici. Les sociétés de productions de films internationales viennent tourner sur place comme les saisons sont inversées.

Ils sont très forts aussi en énergies renouvelables et gestion de l’eau, ressources hydrauliques, secteur dans lequel il y a des perspectives d’emploi intéressantes.

L’Afrique du sud est devenue capitale du design et de la mode.

Comme le fuseau horaire est faible (1H), ils peuvent travailler avec une charge salariale moins importante qu’en France et en Europe.

  • Que conseiller à un Français a la recherche d’un emploi ?

La route à prendre pour un Français – celle que je conseillerais du moins et à privilégier – est celle de l’entrepreunariat, venir avec une idée, investir, être son propre patron et créer de l’emploi localement.

C’est tout aussi complexe que de monter une boîte en France pour un étranger mais on est organisé en réseau et on a une chambre de commerce française et sud-africaine, Business France, le service économique de l’ambassade et des cabinets professionnels de bonne pointure telle que Mazars pour aider à se lancer et résoudre les difficultés rencontrées sur place, de bons partenaires en un mot.

  • Quelles difficultés as-tu rencontrer pour ton départ / arrivée ?

Il y a la problématique du visa , certes, mais c’est normal. Les Français sont choqués que cela soit si compliqué. Enfin, ils réalisent que pour des étrangers qui veulent faire du business ou trouver de nouvelles opportunités ; en France, c’est compliqué.

Au départ, j’avais un visa stagiaire établi sous réserve de présenter une convention de stage, une lettre de l’établissement pour le confirmer, une radio des poumons, une visite/ certificat médicale, la traduction d’un acte de son casier judiciaire (vierge), une lettre de la banque assurant qu’on a les revenus pour vivre en Afrique du sud.

Pour un visa de travail, la procédure est plus compliquée. Tout d’abord, il faut faire traduire ses diplômes étrangers, présenter un contrat de travail et une lettre de l’employeur indiquant qu’il a vraiment besoin de ton profil et pas d’un autre. La société doit prouver qu’elle n’a pas trouvé de sud-africain pour remplir le poste (montré qu’on a des compétences spécifiques), être motivé pour monter un dossier et prouver qu’on ne prend pas le job d’un sud-africain mais que l’on a justement vocation à accompagner le pays dans sa transformation, son rayonnement, son positionnement à l’échelle internationale.

Pour ce qui est du visa investisseur, il faut un business plan et montrer qu’on créera 60 % d’emploi sud africain et qu’on investit l’équivalent de 350 000 euros sur 5 ans.

  • Quel(s) conseil(s) éventuel(s) donnerais-tu à un(e) français(e) désireux(se) de s’expatrier ?

Le seul conseil que j’aurais à donner est de venir avec la fierté d’être qui on est, au delà d’être français, et d’avoir un impact sur la terre d’accueil, de ne pas être juste un “locataire” en Afrique du sud, de prendre part à la transformation du pays, contribuer à former les collègues, créer de l’emploi, créer de la formation et de garder un lien avec la France pour créer des échanges.

On vient et on repart avec ce qu’on a apporté. Je conseillerais de venir et s’impliquer dans le pays. On ne va pas dans un pays, si on ne compte pas y participer.

Moi, je travaille dans un cercle économique assez élitiste mais ça ne m’empêche pas de soutenir des micro-business dans les territoires en difficultés et de leur faire bénéficier de notre réseaux.

Il faut faire en sorte qu’on soit un atout pour le pays et non pas juste un étranger.

  • Te souviens-tu, lors de ton premier séjour, de ce qui t’avait profondément marqué / choqué / étonné / agréablement surpris ou non ?

La créativité des gens est très bien perçue, leur capacité à travailler dur. Ce n’est pas un Etat Providence. C’est cette détermination, force, énergie, ce qui couronne tout cela et l’acceptation de l’autre qui viennent d’une culture, contexte ou religion différente qui m’ont marqué.

J’ai un discours qui parait optimiste mais réel parce que je me confronte au top et bottom de l’échelle au quotidien, j’essaie de contribuer aux deux, que les petits rencontrent les grands, etc.. Que les petits d’aujourd’hui soient les grands de demain.

  • As-tu quelques anecdotes en tête sur ce qui est à faire/ ne pas faire et peut être mal interprété par un non initié aux coutumes locales ? Des pratiques qui diffèrent ?

On conduit en sens inverse qu’en France…. Ah oui ! Il faut faire attention aux babouins en conduisant car babouins et autruches se baladent.

Au restaurant, il faut impérativement laisser au minimum 10% de l’addition en pourboire, les 10% de tipps correspondent au salaire du serveur. Les tipps sont très importants.

Il faut aimer “braiier” (faire un barbecue littéralement), tous les week-ends.

On a de plus en plus de végétariens donc on fait griller du maïs, pommes de terres, courgettes et autres légumes pour que les végétariens participent également a la fête , aussi.

  • Et, si c’était à refaire ? Recommanderais-tu l’aventure ?

Absolument.

  • Quels sont les avantages de l’expatriation ?

Aucun avantage social. On n’a pas de couverture médicale. Tous les acquis médicaux français on ne les a pas. Très difficile de cotiser a la retraite. C’est très précaire ici. Il faut oublier les avantages sociaux. Ici, si tu ne peux pas te soigner, c’est très difficile.

Il y a un avantage humain à être ici : l’ouverture d’esprit. Voyager, s’expatrier, se confronter à d’autres cultures, c’est très édifiant, apprendre la tolérance religieuse par exemple etc…

  • Les expatriés souffrent hélas du cliché d’être des exilés fiscaux. Comment perçois-tu les français établis hors de France et les définirais-tu  ?

Pour ceux qui sont en Afrique du sud, ce ne sont pas des exilés fiscaux. Les charges et taxes sont presque aussi importantes qu’en France et il existe un traite bilatéral pour les taxes entre l’Afrique du Sud et la France.

Ici, je ne les perçois pas comme des évadés fiscaux mais des gens qui ont des rêves plein la tête ont cette soif d’aventures, amènent le meilleur d’eux même et veulent avoir un mode de vie épanoui, pas les mêmes contraintes, le même stress. C’est un choix de vie.

  • Vois-tu d’autres éléments à ajouter/ à savoir pour de futurs expatriés ou leur donner envie de se lancer ?

Ce serait faire un résumé de notre échange.

D’un point de vue professionnel, c’est contribuer au rayonnement de la France jusqu’à la pointe de l’Afrique, découvrir un autre système de penser, une autre façon de faire société et avoir un très beau cadre de vie, entouré de la montagne, la mer et près de vignobles majestueux.

C’est aussi participer à l’histoire du pays à condition d’y participer localement. A ma micro échelle, quand je tente de  soutenir un incubateur, des micro entrepreneurs ces jeunes, demain, c’est avec l’espoir de les voir demain à des postes clés, et cela fait partie de la transformation.

A notre époque, c’est un mythe que de penser que la transformation passe par l’Etat. C’est l’acteur privé qui bouscule, à notre échelle. Il faut penser à avoir de l’impact quand on a une activité. La transformation, c’est toi, moi, lui ou elle, nous qui, à notre échelle, contribuons à changer la société.

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